Shaken – French Transcript

December 20, 2016
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HOST INTRODUCTION

Être parent peut réserver bien des surprises… Surtout quand il s’agit d’un nouveau né. Parfois, les bébés commencent à pleurer et on ignore pourquoi. Ils se mettent à éternuer, à tousser et évidemment, en tant que parent, on s’inquiète et on imagine le pire. Et cela peut être vraiment très frustrant…. Jusqu’à quel point ? Qui sait ce qui se passe vraiment derrière les portes closes… Lorsque l’enfant est seul avec un parent frustré, comment savoir si l’adulte va trop loin ? Cette semaine, dans The Life the Law, notre reportage est consacré à l’affaire Tonia Miller. Cette jeune américaine fait partie de nombreux parents à se retrouver sur le banc des accusés pour un cas lié au “syndrome du bébé secoué”, un concept complexe qui soulève de nombreuses questions. Le Medill Justice Project, un centre de journalisme d’investigation situé vers Chicago, aux Etats-Unis, a enquêté sur cette affaire.

“Shaken” est notre reportage du jour.

 

STORY:

Ils l’appellent « Babyland », le « royaume des bébés » : des dizaines d’enfants et de nourrissons sont enterrés là, un peu à l’écart, juste avant le bois qui délimite le cimetière de Battle Creek, une ville dans l’Etat du Michigan, aux Etats-Unis.

Des fleurs artificielles sont plantées autour des petites pierres tombales qui parsèment l’herbe et l’espace entre chaque bouquet est si mince que l’on peut imaginer les minuscules cercueils juste sous nos pieds.

Sur l’une des pierres tombales, une boule à neige et une collection de petits anges ont été déposées, comme des jouets abandonnés. À quelques pas, c’est un distributeur de bonbons en plastique qui semble avoir été oublié.

Un peu plus loin, deux ballons colorés flottent au-dessus d’une autre tombe.

L’une des pierres tombales est pour Alicia Duff :

MILLER Theresa : « A notre adorable petite fille, Alicia Lynn Duff, née le 29 juillet 2001…et décédée le 20 octobre 2001. »  C’était un petit ange, ce n’était pas son heure…

Theresa Miller est la grand-mère d’Alicia. Elle se tient droite et stoïque au-dessus de la tombe de sa petite-fille. Le vent décoiffe sa frange blond-platine et ses mains sont couvertes de cambouis. Elle tente de retenir ses larmes :

MILLER Theresa : C’est une plaque en forme de cœur avec un vase incrusté pour pouvoir mettre des fleurs fraîches. Il y a une petite bergère et deux agneaux gravés dessus.

Alicia a été enterrée le 26 octobre 2001, un peu moins d’une semaine après sa mort. Elle n’avait pas trois mois. Quinze ans plus tard, Theresa s’imagine une autre réalité pour atténuer sa douleur :

MILLER Theresa : Elles sont en vacances ! Si j’arrive à me persuader qu’elles sont en vacances, ça veut dire que je vais finir par les revoir !

Cela fait huit ans qu’elle n’est pas revenue au cimetière.

MILLER Theresa : Ça fait toujours mal… ça me rappelle ce que j’ai perdu, et c’est dur à vivre.

Selon le rapport d’autopsie, Alicia a été victime d’un traumatisme crânien lié au « syndrome du bébé secoué ». Sa mère, Tonia Miller, avait 18 ans à l’époque.

Elle a été accusée d’avoir violemment secoué Alicia et condamnée en 2003 à une peine de 20 à 30 ans de réclusion criminelle.

Tonia a aujourd’hui 33 ans. Elle est incarcérée au centre de détention pour femmes de Ypsilanti, dans l’Etat du Michigan. En prison, elle se souvient de la première fois que les officiers de police sont venus l’arrêter, juste après la mort d’Alicia :

MILLER Tonia : La toute première fois que j’ai été arrêtée, c’était deux jours après son décès. Ils ont débarqué chez nous et m’ont dit qu’ils avaient un mandat d’arrêt.

Cette fois-ci, les officiers relâchent Tonia.

Mais six mois plus tard, elle est de nouveau arrêtée pour meurtre. Troy Gilleylen, le représentant des services de police de Battle Creek a refusé tout commentaire sur cette affaire.

Treize ans après la condamnation de Tonia Miller, des questions restent en suspens – des questions sur ce qui s’est passé pendant la courte vie d’Alicia et sur la cause de sa mort.

Nous sommes en 2000, à Battle Creek, une ville d’environ 50 000 habitants, connue pour ses champs de maïs à perte de vue et la production des fameux corn flakes de Kellogg’s.

Tonia a 17 ans. Elle vit avec sa mère, Theresa, et elle ressemble à n’importe quelle ado de son âge : elle fait du shopping avec ses copines dans le centre commercial du coin, joue au foot et elle fait même partie de l’équipe de volley locale.  Mais Tonia est déjà mère d’une petite fille d’un an et doit s’occuper de ses quatre frères et sœurs pendant que leur mère travaille à la chaîne. Et elle est de nouveau enceinte.

Elle n’a pas de travail mais elle poursuit ses études dans un lycée spécial, où les horaires de cours sont plus flexibles pour les femmes enceintes.

Aujourd’hui Theresa et sa plus jeune fille, Nicole, ont ressorti des vieilles photos et les diplômes et bulletins scolaires de Tonia. Tonia a 11 ans de plus que Nicole, et elle s’est souvent occupée de sa sœur pendant que leur mère travaillait.

MILLER Nicole : Je m’en souviens. Tonia m’emmenait avec elle quand elle allait au lycée pour adultes pour obtenir son bac. Elle m’emmenait parce que je n’aimais pas rester à la maison,  je n’aimais pas ma babysitteur… Je préférais rester avec ma sœur.

Pour Nicole, Tonia était la seule à pouvoir unir la famille et maintenir les liens.

D’ailleurs, elle considérait ses meilleurs amis comme ses propres frères et sœurs. Whitney Wesner était très proche de Tonia à l’époque. Elle a précieusement conservé dans des pochettes plastifiées des mots et des cartes que Tonia lui avait écrites. (SONS DES POCHETTES)

WESNER Whitney : « Pour Whitney : j’espère que l’on restera amies pour la vie, on sait tout l’une de l’autre. Je t’aime comme une petite sœur. Tonia Miller »

Tonia et Whitney avaient ce rituel quand elles étaient ados : elles s’écrivaient des mots au dos de leurs photos de classe avant de se les échanger, un peu comme un pacte d’amitié scellé.

Les deux familles étaient voisines et Whitney avait 12 ans lorsque son amie est tombée enceinte. Elle se souvient très bien de cette période :

WESNER Whitney : C’était stressant ! Tonia était comme une mère pour tous ses frères et sœurs, ils avaient tous besoin d’elle !

 

Nous sommes au milieu de l’hiver de l’année 2000, et dès les premières semaines de sa grossesse, les médecins redoutent une fausse couche après un premier accouchement difficile, deux ans plus tôt.

Tonia est enceinte d’environ deux mois lorsque la voiture de son amie Carla est percutée en pleine manœuvre pour sortir d’une place de parking. Elle est assise sur le siège passager et se souvient d’un choc mais à l’époque elle n’y accorde pas vraiment d’importance.

Elle mentionne brièvement l’accident au cours d’un rendez-vous chez son médecin. Cet incident n’a pas été mentionné durant le procès.

Environ six mois plus tard, Tonia est victime d’un nouvel accident. Whitney et Curtis, le plus jeune frère de Tonia qui avait dix ans à l’époque, racontent ce qui s’est passé ce jour-là :

WESNER Whitney : On jouait avec les enfants des voisins, on était sur le toit du garage

MILLER Curtis : On était en train de jouer dans le château !

WESNER Whitney : Et avec Curtis, on a sauté du toit

MILLER Curtis : Et puis Whitney s’est auto-proclamée maire du château et ça a énervé les autres et on a commencé à se battre, je me souviens l’avoir bousculée, c’est tout ce dont je me souviens !

WESNER Whitney : Tonia a dû intervenir, je crois qu’elle était enceinte

MILLER Curtis : Oh, je me souviens : elle avait déjà un gros ventre

WESNER Whitney : On était tous en train de se battre et de se taper dessus avec des bâtons, je crois qu’elle a été blessée

Tonia se souvient avoir attrapé Curtis pour le retenir mais en essayant de s’échapper, il s’est débattu et il lui a donné des coups dans l’estomac. Tonia est dans les derniers mois de sa grossesse. Elle n’a pas pris de rendez-vous chez le médecin après cet épisode. L’accident n’a pas été mentionné au cours du procès.

Aujourd’hui, Whitney a 28 ans. Dans son salon, elle feuillette un album ouvert sur la table basse. Pendant des années, elle a pris en photo Tonia et ses filles avec des appareils jetables.

WESNER Whitney : C’est la première fois en peut-être huit ou neuf ans que je l’ouvre. Je l’ai planqué dans ma chambre… Ça me donne mal au cœur de revoir ces photos.

Sur l’une des photos, l’aînée des filles de Tonia est en train de chanter dans le salon, micro en mains. Lorsque Tonia a été incarcérée, sa fille de trois ans a été placée en foyer.

Whitney a griffonné quelques notes au dos des photos les plus importantes :

WESNER Whitney : « Alicia Lynn Duff, 4 jours, 2,9 kilos, 50 centimètres, née le 29 juillet. »

Sur celle-ci, Alicia a l’air endormi. Elle est minuscule dans sa grenouillère blanche. La photo est mal cadrée. Tonia regarde attentivement son bébé. Elle entoure Alicia de sa main gauche, son vernis rouge est écaillé. Elle a de longs cheveux bruns et quelques boutons d’acné sur le front.

Depuis la prison, Tonia se souvient de ses toutes premières impressions du bébé, après l’accouchement :

MILLER Tonia : Elle est toute petite ! Elle était vraiment très calme. Elle ne pleurait presque jamais. C’était vraiment un bébé heureux.

Juste après la naissance d’Alicia, Tonia et son petit ami de l’époque, Alan, s’installent chez les parents d’Alan, pas très loin de chez Theresa, la mère de Tonia. Ils vivent dans un quartier tranquille de Battle Creek, avec des rues bordées d’arbres. Alan était très fier de devenir père :

MILLER Tonia : Dès le début, il voulait tout le temps l’avoir dans ses bras, il ne laissait personne d’autre la porter. Un vrai papa-poule !

Quelques semaines après sa naissance, Alicia a commencé à avoir des comportements étranges :

MILLER Tonia : Environ cinq ou six semaines après sa naissance, les choses ont commencé à changer. Elle était moins réactive, elle était tout le temps malade.

Tonia se souvient du moment précis où elle a réalisé que quelque chose n’allait pas :

MILLER Tonia : Je me souviens de l’incident : je la portais et d’un seul coup elle est devenue léthargique. Ça m’a fait peur ! J’ai tout de suite appelé le pédiatre et il m’a simplement dit qu’elle avait appris à retenir sa respiration pour montrer qu’elle était contrariée.

Sur les rapports médicaux obtenus par le Medill Justice Project, des annotations de différents médecins indiquent que Tonia a effectivement émis ses inquiétudes à propos de la santé d’Alicia et ont prescrit certains soins.

Mais l’hôpital où les médecins travaillaient à l’époque a décliné tout commentaire.

Carla Edwards, se souvient de ce jour où elle a emmené Alicia chez le docteur avec Tonia :

EDWARDS Carla : Elle l’a supplié de placer un moniteur cardiaque sur Alicia et le docteur n’arrêtait pas de lui dire que tout était normal.

Tonia n’a que 18 ans, elle n’ose pas insister. Et puis après tout, elle sait que les médecins sont les experts. Elle leur fait confiance.

Tonia voulait placer Alicia sous surveillance cardio-respiratoire parce qu’elle était persuadée que sa fille avait des problèmes cardiaques.

Dans la décision de la cour d’appel qui confirme le jugement de première instance, il est indiqué que l’avocat de Tonia « a présenté des preuves montrant qu’Alicia s’était arrêtée de respirer plusieurs fois et que les pédiatres ont refusé de la placer sous surveillance cardio-respiratoire. »

Alicia a à peine quelques semaines et elle a déjà des difficultés respiratoires, elle mange peu et elle souvent malade.

Selon Tonia, sa fille fait des sortes de crises épileptiques qui deviennent de plus en plus fréquentes au fil du temps et elle remarque qu’Alicia est de moins en moins réactive.

Darla Kortz, la grand-mère d’Alan, dit qu’Alicia semblait toujours avoir « le regard perdu dans le vide ». Darla n’a vu Alicia qu’une seule fois mais elle se souvient bien de son « regard étrange ».

Elle a témoigné au procès de Tonia mais elle reconnaît qu’elle s’est focalisée sur la personnalité de Tonia en tant que mère et non sur la santé du bébé. Résultat : Darla n’a jamais mentionné qu’Alicia paraissait léthargique mais elle en a parlé à son mari, après le procès.

Les proches de Tonia ; ses amis, sa famille ont pu constater les problèmes de santé d’Alicia. Et dès les premiers symptômes, Tonia elle-même fait immédiatement part de ses inquiétudes à sa grand-mère, Erma Hoskin :

HOSKIN Erma : À chaque fois que Tonia venait chez moi, elle me disait : « Mamie, il y a quelque chose de bizarre. Elle n’avale rien. » Elle était très préoccupée par la santé du bébé.

À l’époque, Tonia passait beaucoup de temps chez sa grand-mère et Erma se souvient bien des problèmes de nutrition d’Alicia :

HOSKIN Erma : J’ai vu le bébé en pleurs. Tonia essayait de la nourrir mais après avoir avalé un tout petit peu de lait, elle recrachait tout immédiatement. Alicia ne pouvait rien garder dans son estomac.

Erma n’a jamais eu l’occasion de faire part de ses inquiétudes puisqu’elle n’a jamais témoigné pendant le procès.

Tonia se souvient d’un autre incident qui, lui non plus, n’a pas été mentionné au tribunal. Alan porte Alicia et trébuche :

MILLER Tonia : Je revois Alan en train de porter Alicia et sa tête qui tqpe contre l’encablure de la porte.

Nous avons essayé de contacter Alan plusieurs fois pour recueillir son avis sur cet épisode. Toutes nos tentatives sont restées sans réponse. Alicia n’a aucun hématome, pas de bosse, et à l’époque, Tonia n’a pas pensé que ce choc pouvait être sérieux :

MILLER Tonia : Le choc ne m’a pas semblé très fort. Elle a pleuré mais pas  très longtemps donc on s’est dit que ce n’était pas très grave.

Nous sommes en 2001, c’est la fin du mois de septembre, juste avant la fête du travail, « Labor Day ». L’été tire à sa fin et les voisins ont organisé une fête de quartier avant la rentrée des classes. Alicia était là, assise dans un siège auto posé par terre. Theresa, la grand-mère d’Alicia, et son amie, Violette Jean Williams – que les gamins du quartier surnomment « tante Jean » – racontent ce qui s’est passé ce jour-là :

WILLIAMS Jean : elle portait un joli petit ensemble avec un petit nœud dans les cheveux. On aurait dit une poupée ! Et à la fête du quartier elle était, là, allongée, elle dormait.

MILLER Theresa : Il y avait du monde autour d’elle, les enfants jouaient dans la rue, ils faisaient du vélo, se jetaient des ballons remplis d’eau et écrivaient avec des craies sur le trottoir.

Tout à coup, l’un des ballons a éclaté sur le sol, à quelques centimètres d’Alicia.

WILLIAMS Jean : au moment où le ballon est arrivé et a éclaté juste à côté d’elle, l’eau a giclé et elle s’est réveillée.

MILLER Theresa : Elle s’est cambrée comme ça et ses yeux se sont révulsés. Elle était complètement cambrée, autant qu’elle pouvait l’être en étant assise dans son fauteuil !

WILLIAMS Jean : Et ensuite tout son corps s’est mis à trembler, comme une feuille. Vous savez comme quand vous êtes nerveux ? Le corps de ce bébé tremblait de la même façon et sa tête se secouait dans tous les sens très vite. Je ne savais pas quoi faire.

Theresa attrape des glaçons pour masser Alicia et essaie de la calmer. Cet incident à la fête de quartier n’a pas été évoqué au tribunal. Tonia ne se souvient plus de cet épisode. (MUSIQUE)

Un soir, à peu près à la même période, Tonia et sa copine Carla passent la soirée ensemble chez les parents de Carla, à Ceresco, c’est un petit village pas très loin de Battle Creek, où vit Tonia.

Alicia est étendue sur le canapé du salon, entre Carla et Tonia.

EDWARDS Carla : Je me souviens, chez mes parents, le bébé s’est arrêté de respirer. Je ne savais pas quoi faire. Alors j’ai appelé mon père et il a soufflé sur son visage et c’est comme ça qu’elle a recommencé à respirer.

(SONS JARDIN ANNA EDWARDS) Anna Edwards, la mère de Carla, raconte cette nuit dans son salon :

EDWARDS Anna : Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il a soufflé sur son visage puis elle a recommencé à respirer. Et c’est à ce moment-là qu’on a dit à Tonia ‘hey, il faut que tu retournes chez le docteur, y’a quelque chose qui cloche avec ce bébé’

À partir du mois d’octobre 2001, les problèmes respiratoires et les crises d’Alicia deviennent de plus en plus fréquents. Joyce, la mère de Whitney, se souvient de l’une des dernières fois qu’elle a vu Alicia, quelques semaines avant sa mort. Le bébé est dans le bras de Whitney :

WESNER Joyce : Elle berce Alicia, le bébé est réveillé, on parle au bébé, et là, d’un seul coup, ses yeux se révulsent et elle commence à suffoquer (imite le bruit)

Joyce a été nourrice pendant longtemps ; elle gardait chez elle des nourrissons et des enfants de moins de cinq ans. À ce moment-là, elle pense qu’Alicia est en train de faire une crise épileptique ; elle attrape le bébé des bras de Whitney et va immédiatement parler à Tonia :

WESNER Joyce : C’était évident que ce bébé n’était pas en bonne santé ! Elle n’avait pas l’air heureuse, elle n’était pas bien. J’ai dit à Tonia que quelque chose n’allait pas.

Dans son témoignage au tribunal, Joyce a expliqué qu’elle n’était pas certaine d’avoir vu le bébé s’arrêter de respirer mais elle a vu ses yeux se révulser et son regard devenir vide.

Joyce n’a pas évoqué cet après-midi chez Tonia.

Un autre incident n’a pas été abordé au cours du procès. Alicia a environ dix semaines et Whitney, l’amie d’enfance de Tonia, se souvient avoir vu le bébé échapper des mains d’Alan, le père d’Alicia :

WESNER Whitney : Ce que je sais c’est qu’environ une semaine avant sa mot, je l’ai vu la lâcher dans son berceau.

Whitney dit qu’Alicia s’est mise à pleurer après être tombée d’une hauteur d’environ 60 centimètres. Elle a pris peur ; elle a douze ans à l’époque. Elle rentre chez elle en courant et raconte à sa mère ce qu’elle a vu :

WESNER Joyce : Sa tête a heurté le matelas du berceau mais même ! Et ça, ça n’est jamais sorti pendant le procès !

Alan n’a pas répondu à nos multiples tentatives pour recueillir son point de vue.

Après cet épisode, Whitney retourne régulièrement chez les parents d’Alan pour voir Tonia. Elle joue avec les filles et les surveille pendant que Tonia prend sa douche. Alicia semblait toujours « dans la lune ». C’est l’expression qu’elle utilise pour la décrire :

WESNER Whitney : J’ai l’impression qu’elle avait toujours le regard vide, tout le temps. J’essayais d’attirer son attention… Mais elle était complètement à l’ouest !

Curtis, le plus jeune frère de Tonia a 26 ans aujourd’hui. Sa fille Angelica vient de se réveiller et regarde des dessins animés assise à ses côtés, sur le canapé du salon. Parfois, lorsqu’il regarde sa fille, Curtis est ramené 15 ans en arrière : il se souvient de cet accident qui s’est produit juste avant la mort d’Alicia. Un accident de plus qui n’a pas été évoqué pendant le procès de Tonia. Curtis était chez les parents d’Alan pour s’occuper des filles. Il était en train de changer la couche d’Alicia :

MILLER Curtis : J’étais agenouillé devant le canapé, le berceau était juste derrière moi, à ma droite. Le paquet de couches était devant le berceau. Alicia était allongée sur le canapé. Je me suis retourné pour attraper le paquet de couches, elle a commencé à se crisper, elle s’est rejetée en arrière et est tombée du canapé. Et elle n’a pas pleuré donc j’ai pensé que ce n’était pas grave.

Curtis avait seulement 11 ans lorsqu’Alicia est décédée mais il n’a pas oublié les étranges réactions du bébé :

MILLER Curtis : Pour moi, ses convulsions ressemblaient à des crises épileptiques. Elles étaient passagères, d’un seul coup elle se cambrait en arrière, commençait à suffoquer, on pouvait entendre qu’elle essayait de respirer, un peu comme quand vous revenez d’un footing que vous avez le souffle court. Au fond de moi, je savais qu’il y avait quelque chose de bizarre, mais je n’étais pas un expert des enfants !

Nous sommes le 19 octobre 2001. Il est environ 8h du matin et voici ce qui s’est passé ce jour-là, selon le témoignage de Tonia.

Elle est seule avec ses deux filles, Alan est parti tôt pour pêcher et ses parents travaillent. Les filles viennent à peine de se réveiller. La plus grande est en train de regarder son dessin animé préféré dans le salon.

Tonia installe Alicia dans son siège à bascule juste quelques minutes, le temps d’aller aux toilettes, mais elle garde un œil sur les filles depuis la salle de bain.

Là, elle aperçoit sa fille de deux ans secouer « violemment » le siège à bascule ; elle lui crie d’arrêter en lui disant que ça peut blesser Alicia. Les filles se mettent à pleurer. Tonia revient pour les consoler et elles recommencent à jouer ensemble.

Quelques minutes plus tard, Alicia recommence à pleurer et Tonia imagine que c’est parce qu’elle a faim. Elle s’assoit à ses côtés et elle commence à la nourrir. C’est à ce moment-là qu’Alicia se met à suffoquer. L’un de ses yeux se révulse et elle se cambre brutalement. Tonia appelle les urgences. Sa mère, Theresa, vient de rentrer du travail et elle entend les sirènes :

MILLER Theresa : J’ai vu une ambulance au loin mais je ne savais pas ce qui s’était passé. Elle m’a appelée et elle m’a dit qu’Alicia avait fait une nouvelle crise, qu’elle s’était arrêtée de respirer. Elle a eu peur.

Alicia est immédiatement emmenée aux services des urgences. Le médecin qui s’occupe d’elle estime qu’elle présente les symptômes d’un traumatisme crânien non accidentel. Des enquêteurs des services de protection de l’enfance arrivent à l’hôpital et interrogent Tonia à plusieurs reprises. Bob Wheaton, le porte-parole des services sociaux et des services de santé du Michigan a déclaré qu’il n’était pas autorisé à commenter des cas spécifiques, selon la loi de protection des enfants de l’Etat du Michigan. Theresa se souvient de la première réaction de Tonia, lorsque les médecins et services sociaux ont évoqué le syndrome du bébé secoué :

MILLER Theresa : Tonia m’a appelé et m’a dit « Je n’en reviens pas, je n’arrive pas à croire qu’ils puissent penser que je l’ai secouée aussi fort ! » et je lui ai dit « Je sais comment tu fais parce que je t’ai vu faire une fois à la maison, tout doucement, et elle a retrouvé sa respiration. Tu la berces un peu, comme ça, tu la tiens par la tête, avec son corps étendu sur tes bras, comme ça et quand tu souffles sur son visage, elle réagit de nouveau. » Donc je lui ai dit « Je sais que tu ne ferais jamais ça ! »

Samedi soir, à 19h27, Alicia est déclarée morte. Le docteur Brian Hunter procède à son autopsie : il décèle la présence d’un hématome, d’une hémorragie dans le cerveau et d’une hémorragie rétinienne dans les yeux du bébé. Ces éléments sont les trois symptômes fréquemment associés au syndrome du bébé secoué. Sa conclusion est sans appel : il qualifie la mort d’Alicia d’homicide. Il n’a pas souhaité commenter cette affaire pour ce reportage.

Nous sommes le 8 avril 2003, environ un an et demi après la mort d’Alicia. Tonia est au tribunal. Le procureur présente sa théorie : selon lui, Tonia Miller était très stressée et elle a craqué : elle a secoué violemment son enfant, entraînant sa mort.

BUSCHER : Vous avez des maux de têtes à répétition, vous êtes stressée, vous vivez chez les Duff, vous n’avez pas d’argent, vous êtes sans emploi , ça ne se passe pas très bien avec votre copain, vous vous occupez seule des enfants à 99,99%. Et vous avez craqué ce jour-là. Voilà ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?

MILLER Tonia : J’étais furieuse ! Elle était tellement heureuse. Qu’ils se permettent de m’accuser sans rien savoir d’elle ni de ma relation avec elle… J’étais furieuse ! J’avais juste envie de leur sauter dessus mais je ne suis pas quelqu’un de violent donc je n’ai rien dit.

EDWARDS Anna : De toute ma vie, je n’ai jamais vu Tonia craquer.  Jamais. Cette fille, je suis sure que tu peux lui mettre une gifle et elle ne craquera pas. Ce n’est pas son genre.

C’est Anna Edwards, la mère de Carla. Elle a assisté au procès et treize ans après la condamnation, elle reste persuadée que Tonia n’a pas craqué ce jour-là. Joyce Wesner ne croit pas non plus à cette théorie. Elle l’a d’ailleurs dit au tribunal, lorsqu’elle a témoigné :

WESNER Joyce : Quand j’étais là, il y avait des moments où…  Je ne sais pas si le bébé s’arrêtait de respirer, mais je voyais ses yeux se révulser et son regard devenait vide, comme si elle avait une crise d’épilepsie ou quelque chose comme ça.

Sur les vidéos du procès, Tonia a le regard perdu dans le vague :

MILLER Tonia : À l’époque, je ne savais rien du syndrome du bébé secoué. En gros, tout ce que je sais, je l’ai appris du procureur et des experts médicaux pendant le procès.

 

David Gilbert, le procureur du Comté de Cahloun dont dépend Battle Creek, n’était pas impliqué dans cette affaire mais il a consulté des rapports de la cour d’appel lorsque nous l’avons contacté à propos de ce cas. Selon lui, la question n’était pas de savoir si oui ou non il y avait eu des mauvais traitements mais à quel moment ces mauvais traitements avaient été infligés sur le bébé. Daniel Buscher, qui était le procureur pendant le procès de Tonia, n’a pas répondu à nos nombreuses sollicitations.

Treize ans après la condamnation de Tonia, Edwin Hettinger, l’avocat de Tonia, reste persuadé de l’innocence de sa cliente mais il reconnaît que sa stratégie de défense s’est focalisée sur le désaccord autour du moment auquel le traumatisme crânien s’est produit et non sur l’historique médical d’Alicia.

HETTINGER Edwin : Peut-être que quelque chose de plus aurait pu être fait, je ne sais pas

Il se souvient avoir évoqué la santé d’Alicia avec Tonia mais il admet aujourd’hui « ne pas être allé suffisamment en profondeur ».

HETTINGER Edwin : Visiblement, on aurait pu en apprendre plus en étudiant davantage les rapports familiaux

Whitney, la fille de Joyce, était au tribunal. Elle avait 14 ans lorsque son amie s’est retrouvée sur le banc des accusés :

WESNER Whitney : Elle est sous le choc ! On aurait dit qu’elle avait vu un fantôme. Son regard était vide.

WESNER Joyce : On était au premier rang : moi, Whitney et la mère de Tonia, la famille proche.

MILLER Theresa : Tonia et moi avons quitté le tribunal pendant un moment, le temps que les jurés reviennent pour rendre leur verdict.

WESNER Joyce : Ils lisent le verdict, et elle est jugée coupable !

REPRESENTANT DU JURY : Coupable, votre honneur

WESNER Joyce : Et quand ils ont annoncé qu’elle était coupable, nous avons tous hurlé. C’était comme si quelqu’un m’avait poignardé en plein cœur.

Le soleil se couche sur le cimetière et les ombres des pierres tombales s’étendent sur l’herbe. Theresa est agenouillée, elle retire quelques feuilles de la pierre d’Alicia. Tonia doit encore passer sept ans en prison.

MILLER Theresa : J’espère qu’une fois que Tonia rentrera à la maison, on pourra commencer à panser nos blessures et aller de l’avant. D’ici là, on vit au jour le jour et on s’occupe l’esprit.

Il y a un vase incrusté dans la pierre tombale d’Alicia. C’est le seul vase vide de Babyland.

MILLER Theresa : Je vais aller acheter des fleurs parce que là on dirait un enfant oublié et ce n’est pas le cas, on ne l’a jamais oubliée…

 

CREDIT:

Ce reportage est une co-production The Life of the Law et The Medill Justice Project. Adele Humbert et Taylor Mullane ont enquêté pour le Medill Justice Project. Le reportage a été produit et réalisé par Adele Humbert. Alec Klein et Amanda Westrich ont coordonné ce projet. Tony Gannon est notre réalisateur. A la post-production, Kirsten Jusewicz-Haidle et Rachael Cain.

Merci à Allisha Azlan et Rachel Fobar, associées au Medill Justice Project, et à Anthony Settipani, qui a également contribué aux recherches pour ce reportage.

A la technique, Adam Yoffe à WBEZ, depuis Chicago, et Howard Gelman à KQED Radio, à San Francisco.

La musique que vous avez entendue dans reportage provient de The Audio Network. Ce podcast est également disponible en anglais sur notre site, www.lifeofthelaw.org

 

L’ENVERS DU DÉCOR: INTERVIEW SPECIALE

 

Les journalistes Adèle Humbert et Taylor Mullaney ont raconté les dessous de leur enquête à la productrice de l’émission Life of the Law, Nancy Mullane.

MULLANE : D’où vous est venue l’idée d’enquêter sur un cas de “bébé secoué” ?

MULLANEY : Cela fait plusieurs années que le Medill Justice Project enquête sur de potentielles erreurs judiciaires et condamnations injustifiées. A l’origine, l’une de nos sources, convaincue de l’innocence de Tonia Miller nous a contactés. Alec Klein, le directeur du Medill Justice Project a étudié le dossier et estime que le cas soulevait des questions intéressantes.

NM : Quand avez-vous rencontré Tonia et quelles ont été vos premières impressions lors de cette rencontre ?

HUMBERT : Lorsque Taylor et moi avons commencé à enquêter sur l’affaire Miller, nous avions des tonnes de documents à examiner. Je revois encore les piles de dossiers sur nos bureaux : rapports médicaux, rapports de police et comptes-rendus des décisions de justice…! Mais ce travail de fond en amont était essentiel pour comprendre le passé de Tonia et la chronologie exacte des événements avant de la rencontrer. Quand nous sommes allées la voir en prison pour l’interroger en personne pour la première fois, nous avions fait tellement de recherches et d’interviews que j’ai vraiment eu l’impression de déjà la connaître.

MULLANEY : Oui, l’interview de Tonia était une pièce essentielle du puzzle ; cette rencontre était également conditionnée par tout un processus logistique afin d’obtenir les autorisations nécessaires pour parler aux détenus en prison. Nous l’avons finalement rencontrée lors de notre second reportage dans le Michigan. Je l’ai trouvée particulièrement calme et mature, même lorsque nous avons parlé de la mort d’Alicia. Elle semblait vraiment avoir la tête sur les épaules.

NM : Lorsque vous avez rencontré Tonia, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ? Quel effet cela fait-il de rencontrer une personne condamnée pour un infanticide ?

HUMBERT : Dans cette affaire, on ne sait pas ce qui s’est passé. Tonia était seule avec sa fille de deux ans et son bébé, il n’y avait aucun témoin. Quand nous l’avons rencontrée, j’ai été frappée par le contraste entre la description faite de Tonia par le procureur dans les compte-rendus juridiques et la personne que nous avions en face de nous. Au tribunal, il lui a été reproché de rester impassible, de ne pas montrer ses émotions après la mort de sa fille. Quand nous l’avons rencontrée en prison, elle était très émue à plusieurs reprises. Peut-être que Tonia n’est pas très démonstrative mais elle avait les larmes aux yeux en évoquant ses souvenirs avec Alicia.

MULLANEY : Je me souviens d’un moment en particulier, lorsqu’elle nous a raconté qu’elle était incapable de rester chez les parents d’Alan parce qu’elle ne supportait pas de voir le berceau vide. À ce moment-là, on sentait vraiment qu’elle essayait de se contenir, elle était particulièrement émue en évoquant ce souvenir.

NM : Envisagez-vous de poursuivre vos enquêtes sur les cas de bébés secoués ?

MULLANEY: J’ai décidé de passer le barreau après avoir obtenu mon master en journalisme. Je suis particulièrement intéressée par la justice pénale et les questions liées à l’éducation donc j’aimerais réaliser d’autres reportages écrits et radio sur ces questions-là.

HUMBERT : En enquêtant sur cette affaire, j’ai vraiment l’impression d’avoir trouvé la combinaison parfaite entre droit et journalisme d’investigation. En utilisant ces procès, comme point de départ de l’enquête journalistique, j’espère produire des reportages approfondis qui illustrent de manière très humaine des problèmes de fond. Mon travail se focalise essentiellement sur les discriminations et les atteintes aux droits de l’homme.

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